Auteur Sujet: La Bataille de Carrhes  (Lu 3425 fois)

ZeCid

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La Bataille de Carrhes
« le: 11 avril 2007 à 09:46:17 »
Les Parthes habitaient originairement un grand pays cerné, au sud, à l’ouest et au nord, par les montagnes de la Perside, des Mèdes et des Hyrcaniens, et qui s’étendait à l’est en plaines stériles vers l’Aria et la Margiane. Ils ressemblaient aux Scythes leurs voisins, étant, comme eux, excellents cavaliers et archers incomparables. Au milieu du troisième siècle avant notre ère, ils eurent un de ces chefs habiles qui en quelques années préparent à un peuple une fortune nouvelle. Arsace secoua le joug des indolents successeurs d’Alexandre et fonda la monarchie parthique dont tous les rois prirent son nom, les Arsacides. Le sixième fut un grand prince, législateur et conquérant, qui vainquit le roi grec de la Bactriane, Eucratidas, domina de l’Indus à l’Euphrate, et fit prisonnier, en 135, le roi de Syrie, Démétrius Nicator.

Devenus les maîtres de l’Asie, les Parthes avaient bien vite changé leurs tentes de poil de chameau en palais somptueux, leurs habits de peau en robes flottantes, leurs mœurs grossières en habitudes de mollesse raffinée. Cependant ils gardaient un reste de la sève originelle ; une noblesse guerrière entourait leur prince. Lorsqu’il partait en guerre, il pouvait appeler autour de son étendard dix-huit rois auxquels il avait donné en fiefs autant de satrapies, et ses cavaliers, les cataphractaires, couverts d’une cotte de mailles, passèrent après la défaite de Crassus pour être irrésistibles.

Les Arsacides, ennemis des Arméniens, recherchèrent l’alliance de Rome lorsque commencèrent les démêlés de Tigrane avec la grande république. En 92, Arsace IX envoya des députés à Sylla, et Arsace XII renouvela cette alliance durant la guerre de Lucullus contre les rois de Pont et d’Arménie. Mais lorsqu’il proposa à Pompée de fixer à l’Euphrate la frontière des deux empires, le proconsul ne répondit pas à cette ouverture et refusa de reconnaître au prince le titre de roi des rois. C’était un moyen de réserver à l’ambition romaine les éventualités de l’avenir. La guerre civile, ébranlant quelques années plus tard l’empire parthique, parut devoir le faire tomber bientôt dans cette demi-sujétion qui, pour les États voisins de Rome, était l’annonce d’une mort prochaine. Gabinius avait été sur le point de reconduire à Séleucie Mithridate, un des fils parricides d’Arsace XII. S’il avait fait cette expédition, il aurait sans doute laissé une garnison dans la ville royale, comme il en laissa une dans Alexandrie ; et le Tigre, au lieu de l’Euphrate, aurait pu devenir la frontière orientale de Rome. Mais les promesses de Ptolémée Aulète l’emportèrent sur celles de Mithridate ; et le prince parthe, ayant tenté seul de renverser son frère Orodès, fut assiégé, pris et tué par lui dans Babylone.

Malgré cette mort, il restait assez de troubles dans le royaume pour qu’un habile homme pût profiter de ces événements. Crassus ne se donna le temps ni de prendre connaissance du pays ni de nouer d’utiles intrigues avec les mécontents et avec les peuples du voisinage, qui lui eussent fourni une nombreuse cavalerie ; il se hâta de passer l’Euphrate, s’empara de quelques villes, dispersa quelques troupes, et se fit proclamer imperator pour ces légers succès. Mais, au lieu d’avancer hardiment sur Babylone et Séleucie, puisque l’ennemi ne semblait pas prêt à se défendre, et d’enlever rapidement ces deux villes qui haïssaient la domination des Parthes, il retourna hiverner en Syrie, où il laissa son armée perdre sa discipline. Lui-même, malgré ses soixante et un ans, ne s’occupait qu’à visiter les temples pour en ravir les trésors ; ceux d’Hiérapolis et de Jérusalem furent pillés : du dernier il enleva 2000 talents. Une ambassade d’Orodès lui ayant demandé raison de la violation du territoire de l’empire : C’est à Séleucie, dit-il, que je rendrai réponse. A quoi un des envoyés repartit : Tu entreras quand des cheveux auront poussé là ; et il lui montrait la paume de sa main. Le roi d’Arménie, Artavasde, vint le rejoindre avec six mille cavaliers bardés de fer, et offrit le passage par son royaume, où l’armée romaine trouverait des vivres, des routes sures, un terrain favorable à sa tactique et l’assistance de trente mille Arméniens ; Crassus refusa.

Décidé à traverser les plaines de la Mésopotamie pour arriver plus vite à Ctésiphon, la nouvelle capitale de l’empire parthe, il franchit une seconde fois l’Euphrate à Zeugma, avec sept légions et quatre mille cavaliers. Un violent orage rompit les ponts derrière lui. Le légat Cassius voulait qu’on suivit l’Euphrate, dont une flottille chargée de vivres descendrait le cours. Mais un chef arabe, envoyé par les Parthes pour attirer Crassus dans leurs plaines arides, lui persuada qu’il n’avait qu’à se montrer pour vaincre et qu’il devait se hâter, s’il voulait saisir leurs trésors qu’ils se disposaient à transporter chez les Hyrcaniens et les Scythes. Le proconsul suivit ce conseil perfide, et s’engagea dans cette mer de sable où bientôt tout manqua aux soldats, surtout la confiance dans leur chef.

Les Parthes avaient divisé leurs forces. Orodès opérait dans le Nord avec ses fantassins, en vue d’arrêter le roi d’Arménie au sortir des montagnes, et le suréna, ou généralissime, réunissait à l’ouest une innombrable cavalerie, pour envelopper au milieu de ces immenses plaines la pesante infanterie romaine. Les deux armées se rencontrèrent non loin du petit fleuve Balissus (le Bélik). Le jeune Crassus, qui de la Gaule où il s’était distingué était venu rejoindre son père, avait pris le commandement de la cavalerie, et pressait avec confiance l’instant du combat. Tout à coup l’armée ennemie, en apparence peu nombreuse, se développe, la plaine retentit de cris affreux, et une masse formidable de cavaliers, couverts d’une armure de fer et cependant rapides, se précipite sur les légions formées en carré. Les rangs épais des Romains résistent au choc ; mais leurs armes à petite portée sont inutiles. S’ils avancent, les Parthes fuient ; s’ils s’arrêtent, les escadrons tournent autour de cette masse immobile et, de loin, la criblent de traits. L’infanterie légère que Crassus lance contre eux se réfugie bientôt en désordre au centre du carré. Il espère qu’à la fin ces flèches terribles s’épuiseront ; mais, à mesure que les soldats des premières lignes vident leurs carquois, ils passent à l’arrière-garde où des chameaux en portent d’immenses provisions. Le proconsul ordonne à son fils de briser ce cercle d’hommes, de chevaux et de traits qui enveloppe les légions incessamment. Le jeune Crassus charge à la tête de treize cents chevaux, dont mille cavaliers gaulois. Les ennemis cèdent, l’attirent loin du champ de bataille avec une partie de l’infanterie, qui le suit, à la vue de l’ennemi fuyant, puis ils font volte-face et l’entourent. Il veut reprendre la charge ; ses soldats lui montrent leurs mains clouées par les flèches aux boucliers, leurs pieds attachés au sol ; il s’élance cependant, suivi de ses fidèles Gaulois. Que pouvaient leurs javelines contre des hommes tout couverts de fer ? Il y eut la une lutte héroïque de quelques instants, un combat corps à corps ; les Gaulois quittaient leurs chevaux pour venir percer, sous le ventre, ceux de l’ennemi. Quand leur jeune et intrépide chef, criblé de blessures, ne fut plus en état de combattre, ils l’emportèrent sur un monticule et formèrent comme une enceinte avec leurs boucliers. Mais sur toute l’étendue de la plaine, on ne voyait qu’escadrons ennemis : la fuite comme la résistance était impossible. Le jeune Crassus se fit tuer par son écuyer.

Le proconsul avait profité du ralentissement de l’attaque principale pour gagner une colline. Il croyait la victoire assurée, quand les cavaliers ennemis vinrent avec des cris de joie et d’insultantes paroles promener en face des légions la tête de son fils. Le combat recommença et dura jusqu’à la nuit avec les mêmes vicissitudes. Les Parthes enfin s’éloignèrent en criant au malheureux père qu’ils lui donnaient une nuit pour pleurer son fils. Couché à terre dans un morne abattement, Crassus sondait l’abîme où son ambition l’avait jeté. En vain Cassius chercha à lui rendre du courage ; il fallut que lui-même donnât l’ordre de la retraite, en abandonnant quatre mille blessés. On gagna la ville de Carrhes, mais on ne pouvait songer à s’y enfermer ; au soir l’armée partit sans bruit.. Égarée par ses guides, elle fut rejointe par les Parthes, et les soldats effrayés forcèrent le triumvir d’accepter une entrevue avec le suréna. C’était un guet-apens : Crassus et son escorte furent massacrés (8 juin 53).

Quelques faibles débris des sept légions purent repasser l’Euphrate ; Cassius, parti de Carrhes avant son général et heureusement arrivé en Syrie, eut le temps d’y organiser la défense, et quand les Parthes parurent l’année suivante, il les repoussa. Une seconde et plus formidable tentative qu’ils firent sous la conduite de Pacorus, fils de leur roi, ne réussit pas mieux. Cassius, enfermé dans Antioche, les laissa piller la province ; quand il les vit confiants et désordonnés, il courut à eux et leur infligea une défaite qui en délivra la Syrie. Succès doublement heureux, car le sénat venait de commettre la faute d’envoyer dans les provinces menacées par les Parthes cieux de ses membres les plus incapables de conduire une armée, Bibulus en Syrie et Cicéron en Cilicie. C’était le sort qui, en vertu d’une loi récente de Pompée, leur avait assigné ces deux gouvernements. On avait bien souvent corrigé ou prévenu les décisions du dieu aveugle ; on n’en fit rien cette fois. Heureusement, Bibulus arriva dans sa province après la victoire de Cassius, et Cicéron n’eut même pas à voir l’ennemi qui venait d’être rejeté derrière l’Euphrate. Enhardi par cette retraite et très désireux de joindre la gloire du guerrier à celle de l’orateur, Cicéron chargea son frère Quintus, qui avait appris la guerre sous César, de faire sentir la main de Rome à certains montagnards de Cilicie. Quintus brûla plusieurs villes, prit le fort de Pindenissus et fit proclamer par les troupes son frère imperator. Dès lors Cicéron ne cessa de réclamer le triomphe(1), et, jusqu’au milieu de la guerre civile, quand le monde était tenu en suspens par la grande lutte de César et de Pompée, on le vit errer en Italie et en Épire, avec ses licteurs portant leurs faisceaux couronnés de lauriers : vanité misérable qui nous gâte l’adversaire de Catilina et d’Antoine, l’auteur du de Officiis et des Verrines.

Le désastre de Crassus arrêta pour bien longtemps la domination de Rome à l’Euphrate. Fous verrons plus tard pourquoi il était difficile qu’elle franchit le fleuve et comment elle ne le fit, sous de vaillants princes, que par le nord de la Mésopotamie.
L'ennemi est bête, il croit que c'est nous l'ennemi, alors que c'est lui...

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La Bataille de Carrhes
« Réponse #1 le: 13 octobre 2007 à 16:11:47 »




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